Quand je me suis arretee de manger

Quand je me suis arrêtée de manger – Léa Mauclère – City Editions

Léa Mauclère pourrait être votre fille, ma cousine, une amie. Elle a vécu une période qu’elle nomme elle-même de « non-vie », entre anorexie et boulimie, pendant une dizaine d’années. Elle livre dans « Quand je me suis arrêtée de manger » chez City Editions, un témoignage intense, troublant, inquiétant je dirais même (quand on imagine qu’il s’agit de sa fille, de sa cousine, d’une amie), de cette « longue et insidieuse maladie mais également celui d’une pénible rémission ».

Alors qu’elle a toujours entendu répéter l’adage « Il faut souffrir pour être belle » dans son enfance, durant ses 8 années d’un sport qu’elle déteste mais continue pour faire plaisir à sa mère – la gymnastique-, elle commence à s’affamer pour perdre du poids, elle qui n’est déjà pas très épaisse.

Certes, j’avais dû souffrir un peu pour perdre ces quelques kilos, mais ne faut-il pas souffrir pour être belle comme on me l’avait tant de fois répété ? Je me sentais même pure. C’est cela, pure. Je me libérais des choses terrestres, futiles.

Elle privilégie les nourritures spirituelles aux terrestres et finit par dissocier son corps et son esprit, sensation qui va lui rester longtemps : une certaine absence d’elle-même.

Trois thématiques que je retiens :

– Premièrement, l’ennui : chez elle, tout d’abord. Lorsque Léa est seule, elle est désœuvrée, n’arrive pas à lire, ne sait pas s’occuper. « Rien ne m’intéressait en dehors de manger ». Son esprit est tourné autour des décomptes de calories ou de préparation de la prochaine crise de boulimie.

A l’hôpital ensuite. Le récit de ses hospitalisations est marqué par l’oisiveté, le manque d’occupations, de dérivatifs. C’est d’ailleurs lors de sa première hospitalisation qu’elle devient boulimique : « L’enfer de la boulimie commença. Trouver de la nourriture et manger étaient devenus mes seules occupations à l’hôpital. »

– Ensuite, le manque de spécialistes ou de structures adaptées : entre le psy qui analyse tout à l’aune du sexe, celui qui lui propose un tarif correspondant au tiers du montant de son loyer, cet autre dont la consultation dure 2 minutes, cet autre encore qui lui parle sèchement, celui à qui elle ment : « Je lui dis ce qu’il veut entendre : « oui, mon corps tel qu’il est à présent est bien plus en forme », « non, je n’ai pas de problèmes pour réintroduire les repas »… Foutaises ! S’il n’a pas cru ce que je lui ai dit, c’est qu’il est aussi bon menteur que moi ! » : l’histoire de Léa Mauclère est parsemée de mauvaises rencontres de psy, jusqu’à celle qui lui permettra d’entrer en rémission.
Outre la question de l’ennui, elle pose une question intéressante aux structures qui accueillent les patients vivant avec un trouble alimentaire : « La nourriture, en barquettes, était infecte. Comment peut-on décemment espérer redonner goût à la nourriture avec ce genre de plats insipides à l’apparence douteuse ? »

– Enfin, la communication ou son manque : à l’attention des proches de personnes touchées par ses maladies, elle affirme : « On n’est jamais impuissant lorsque l’on aime, lorsque l’on écoute, lorsque l’on parle. Parler surtout, voici l’une des meilleures clés. »

Pourquoi parler :
Parce que « La boulimie, bien plus que l’anorexie, est la maladie de la dissimulation. ».
Parce que les crises de boulimie se voient ou s’entendent, dans sa famille, à l’université : « Tous les soirs, j’attends que tout le monde soit couché et endormi. Je me lève parfois à une heure du matin pour aller faire cuire une pleine casserole de pâtes. J’en avale une bonne partie dans la nuit, mélangée à de la mayonnaise. Je vomis dans les toilettes qui jouxtent ma chambre et celle de mon frère. J’espère de tout cœur qu’ils ne m’entendent pas. »
Parce que personne n’en parle, ni dans sa famille, à l’université : « Mais personne ne dit rien. On fait comme si tout allait bien. Ce sont tous ces non-dits que je vomis. C’est le seul moyen de les faire sortir de moi. Tout le monde chez moi préfère se voiler la face afin de préserver un pseudo-équilibre familial précaire. »

Il me semble que c’est lorsque, après une grave crise, elle commence à en parler à son compagnon, que le début de la rémission peut s’enclencher, même si le processus est long : « A partir de ce jour, je lui fais la promesse de lui avouer toutes les crises. A partir de ce jour, nous ne passerons plus la maladie sous silence. Nous en parlerons tant qu’il faudra ; je ne devrai plus avoir peur d’exprimer ce que je ressens. »

Léa Mauclère, votre fille, ma cousine, une amie… a superbement et malgré sa maladie, réussi ses études, ses concours : elle est aujourd’hui professeur de français dans un collège et animatrice d’un blog littéraire : https://leslecturesdenaurile.wordpress.com/

Points faibles
J’ai toujours du mal à en trouver aux témoignages, celui-ci ne fait pas exception

Points forts
– Une écriture fluide, travaillée
– L’auteure ne cache rien, n’essaie pas de se chercher des excuses ou d’apitoyer ses lecteurs

Mon point de vue
« Quand je me suis arrêtée de manger » est un témoignage poignant, passionnant, émouvant.
Il est une lecture indispensable à tous ceux qui sont concernés de près ou de loin par l’anorexie et la boulimie, pour aller au-delà des représentations. Avec son vécu, j’ai approché un enfer lié à la nourriture, les astuces pour dissimuler, la souffrance, les difficultés de la prise en charge…
De ma lecture, je ressors convaincue qu’il est crucial pour notre système de santé d’interroger les patientes afin de connaître ce qu’elles attendraient d’une structure de soins qui les accueilleraient. Elles le savent.

La maladie m’aveugle. Mais je ne suis plus qu’un corps recroquevillé dans l’ombre de la vie, plus rien n’a de sens que le nombre de calories et les aliments ingérés. Je ne parviens plus à réfléchir et quand je pense je ne conceptualise plus qu’une succession de diaboliques chiffres fous qui tournoient dans ma tête.

On n’est jamais coupable d’être malade. Mais maintenant que j’en ai conscience, je peux enfin avancer et sortir vivante des limbes de la faim.

Quand je me suis arrêtée de manger
Léa Mauclère
City Editions – mars 2014
256 pages – 16,90 €

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A propos de Littérature et Santé

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