nous sommes tous des patients

Nous sommes tous des patients – Martin Winckler – Le livre de poche

Explorer les coulisses de la relation patient – médecin pour surmonter l’incompréhension réciproque, tel est l’objectif de ce livre d’entretiens, entre Martin Winckler, médecin, écrivain et Catherine Nabokov, éditrice.

Dans le premier chapitre « Des médecins mal formés », Martin Winckler critique l’illusion dans laquelle les futurs médecins sont entretenus : ils seront des personnages hors du commun – par leur rôle, leur fonction sociale, leur savoir, illusion renforcée par le concours de la première année qui sélectionnerait une prétendue élite.

Il plaide pour une refonte du concours, lequel s’appuie sur des connaissances qui n’ont rien à voir avec les compétences qui seront demandés aux futurs médecins, dans lequel il faudrait dispenser une forme d’éducation à la santé que ces étudiants pourront diffuser ensuite, car il est certain que ceux qui auront échoué au concours de médecine deviendront des soignants.

Martin Winckler donne sa définition du « meilleur médecin » : celui qui a une excellente connaissance des savoir-faire dont il a besoin dans son exercice, qui sait les remettre en cause, qui connaît ses limites et ne néglige jamais le savoir du patient lui-même dans la manière d’appréhender le problème médical qu’il vient lui présenter.

Dans sa relation thérapeutique de qualité avec le patient, la base n’est pas l’égalité mais la loyauté. Ce qui importe, c’est ce que médecin et patient mettent en commun pour résoudre le problème posé.

On devient médecin pour 3 ou 4 raisons, pas plus :
– Soigner une souffrance symbolique dans sa propre vie ou dans la vie de sa famille
– Parvenir à un statut symbolique
– Devenir médecin, c’est en savoir beaucoup sur la maladie mais aussi sur les structures médicales. Outre le pouvoir sur les patients, outre le fait d’espérer gagner bien sa vie, devenir médecin c’est aussi un privilège exorbitant : faire soigner les membres de votre famille beaucoup plus facilement et beaucoup plus vite que le citoyen lambda.

Les médecins français craignent l’automédication et l’information grand public sur les médicaments à cause de la peur d’une perte de pouvoir.

A propos de l’écoute du médecin face à son patient, Martin Winckler indique : « si j’ai appris une chose au contact des patients et des autres médecins, c’est que beaucoup de gens viennent consulter un médecin avec un prétexte. » Il importe donc que le médecin ne se focalise pas sur l’aspect technique et qu’il apprenne à détecter ce qu’il y a derrière le motif de consultation pour faciliter, accompagner le processus. Les étudiants en médecine ne sont pas formés pour cela : on leur apprend à imposer aux patients le rythme et les besoins du médecin.

Deux autres sujets qui ne sont jamais abordés en cours alors que toutes les consultations y renvoient : la mort et la sexualité. Il est important que chaque médecin réfléchisse à la signification que ces notions ont pour eux personnellement.


Dans le deuxième chapitre intitulé La consultation, Martin Winckler détaille sa façon d’accueillir ses patients avec la question « Que puis-je faire pour vous ? » plutôt que « Qu’est-ce qui ne va pas ? », question à laquelle certains patients ne savent pas répondre. Il s’intéresse à la vie des patients, à leur environnement : leur travail, s’ils vivent seuls, ont des enfants…

Selon lui, il est important de dédramatiser car très souvent, le faire, c’est déjà soigner. Simplement mais systématiquement expliquer les choses, poser des questions, sans non plus materner les patients. Respecter ce que veut le patient, ce qui ne signifie pas faire tout qu’il demande.


Le troisième chapitre concerne L’hôpital. Pour expliquer les différences de traitement, d’ambiance dans les services des hôpitaux, Martin Winckler assure que c’est le chef de service qui donne le ton. Sa propre attitude vis-à-vis des patients et de ses collaborateurs conditionne le comportement de chacun.

En outre, Martin Winckler fustige les consultations, pas si anciennes que cela, où le patient était exposé à la vue du chef de service, d’internes… Selon lui, cela démontre « le mépris et l’irrespect souverain des médecins, mais aussi la passivité des patients. »
Il fustige également le retard français sur la prise en charge de la douleur et termine par une notion qui lui tient à cœur, déjà abordée dans les précédents chapitres : dire la vérité aux patients car d’une part, il est très angoissant d’avoir des symptômes sans explication et d’autre part, on les prive de la possibilité de vivre leur vie en anticipant. Qui peut dire à l’avance ce qu’un individu doit faire de sa vie, sinon lui-même ?

Ni Dieu ni robot, le quatrième chapitre, a pour propos de démontrer que les médecins ne sont ni infaillibles ni immortels. Il aborde la question de la manipulation dans la relation médecin – patient, directement ou lorsqu’une tierce personne intervient auprès du médecin pour qu’il fasse la leçon à celui qui va venir consulter (l’épouse, par exemple).
Il présente également les groupes Balint, du nom d’un psychiatre et psychanalyste britannique qui a instauré des groupes de parole dans lesquels une dizaine de médecins, supervisés par un animateur analyste, décrivent les relations difficiles qu’ils ont avec certains de leurs patients.

 

C’est tout naturellement que le cinquième chapitre aborde Le pouvoir des émotions, l’émotion du pouvoir : le médecin doit naviguer entre traiter les sentiments comme des éléments parasites ou être trop inquisiteur, situation qu’il a lui-même vécues. Le médecin peut être aussi mauvais soignant en écoutant trop les gens qu’en négligeant ce qu’ils disent.

Martin Winckler affirme qu’il est important pour les médecins de ne pas être trop dépendants de leurs patients, en ayant eux-mêmes une vie épanouie.

 

L’avant-dernier chapitre, le chapitre 6 est un chapitre éclectique Le patient, son corps, sa famille et le placebo. Martin Winckler insiste sur la partie la plus importante de la consultation : l’entretien, alors que l’examen clinique n’est qu’un outil. Ce dernier doit être adapté à l’âge et à la situation du patient. Ce chapitre aborde les questions du comportement des médecins face à la maltraitance, au nomadisme des patients, aux patients qui souhaitent certains traitements, que faire face à des traitements qui ne fonctionnent pas…

 

Martin Winckler dénonce enfin, dans son dernier chapitre, les conditions de travail des médecins généralistes de plus en plus mauvaises, les collusions avec l’industrie pharmaceutique, le manque d’indépendance des experts du médicament et des politiques vis-à-vis de cette industrie. Il annonce, avant que le scandale n’éclate, la problématique de la pilule Diane 35, médicament contre l’acné présenté comme une pilule contraceptive.

 

En conclusion, Martin Winckler nous invite à changer de repères. Il est convaincu que les seuls qui puissent faire bouger les choses sont les citoyens eux-mêmes, avec l’aide des professionnels du soin qui œuvrent pour le bien de tous (sous-entendu, il faut laisser de côté les autres, qui agissent pour eux-mêmes).

Martin Winckler appelle les citoyens à 4 actions :

S’interroger : cela va de « De quoi ai-je vraiment besoin : des médicaments pour une angine, d’explications qui me rassurent, d’une ordonnance, d’informations claires ? » à « Ai-je vraiment besoin d’un médecin ? »

Engager le dialogue avec le médecin : lui dire ce qu’on attend de lui, avoir des exigences et le dire tranquillement en se rappelant que c’est toujours la peau du patient qui est en jeu, pas l’amour-propre du médecin.

S’informer auprès des scientifiques sur les besoins sanitaires réels de la population française, sur l’efficacité réelle des thérapeutiques, sur l’utilité réelle des procédures coûteuses…

Se faire entendre, dans les hautes instances de la santé, en tant que représentants des usagers.

Même si nous sommes en bonne santé, nous sommes tous des patients en puissance. Alors soyons aussi des adultes.

Points faibles
Facile : son année de parution, bien qu’il reste étonnamment d’actualité

Points forts
– La forme : questions – réponses, ce qui rend l’ouvrage vivant, facile à lire, avec un style « parlé »

– De nombreux sujets abordés

Mon point de vue
J’aime beaucoup le titre de ce livre déjà ancien : « Nous sommes tous des patients », cela est si vrai.

Nous sommes tous potentiellement concernés par la maladie, l’avenir du système de santé, par l’organisation de nos professionnels de santé, par la manière dont nous-mêmes, nos proches, les plus fragiles d’entre nous, sont soignés.

J’apprécie également beaucoup l’auteur Martin Winckler dont j’ai déjà chroniqué deux livres ici : En souvenir d’André, Le choeur des femmes ainsi qu’un autre dont il a écrit la préface.

L’intérêt de l’essai est de présenter la philosophie d’un médecin qui a beaucoup réfléchi à sa pratique, à son attitude face aux patients, qui se remet en cause constamment et n’hésite pas, en toute humilité, à livrer des témoignages glorieux et non glorieux tirées de son expérience personnelle.

Ce court ouvrage appelle à un activisme plus important de la société civile, à une médecine loyale vis-à-vis des patients, à une relation entre médecin – patient renouvelée, notamment avec une jolie formule qui peut s’entendre dans plusieurs sens : « Un médecin gagne à être patient ».

Une lecture incontournable pour tous.

Nous sommes tous des patients
Martin Winckler
Le livre de poche – février 2005
220 pages – 6 euros

 

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A propos de Littérature et Santé

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