Bande dessinée Les cobayes 
Nicolas Barral
Tonino Benacquista
Dargaud

Essais cliniques : les participants sont-ils des cobayes ?

Imaginez une bande dessinée, Les cobayes de Tonino Benacquista et Nicolas Barral, située dans l’univers de l’essai clinique d’un anxiolytique (médicament contre l’anxiété).

ça ne vous rappelle rien ?

L’album nous entraîne immanquablement vers l’échec de l’essai clinique de Rennes sur un médicament traitant les troubles de l’humeur, de l’anxiété, les troubles moteurs et ayant provoqué le décès, au début de l’année, de l’un des volontaires.

Quelques réflexions issues de cette lecture.

Des cobayes très volontaires pour l’essai du M2C2T

Le mot  « cobaye » présente une connotation très négative : le dictionnaire Larousse indique qu’il s’agit d’un terme familier pour signifier que l’on est « utilisé comme sujet d’expérience dans les laboratoires». Cela va bien sûr à l’encontre de la réglementation très stricte des essais cliniques. Les participants à ces études dans le domaine de la santé, sont plutôt appelés des volontaires

En l’occurrence, dans la bande dessinée Les cobayes, trois personnes sont sélectionnées pour tester le médicament M2 C2 T, lequel promet d’être le premier anxiolytique non perturbant : « aucune altération de la conscience, pas de sensation cotonneuse, pas de somnolence, pas d’accoutumance ni de dépendance ».

Il s’agit d’une étude de phase 2 (administration du médicament à un petit nombre de patients pour rechercher la plus petite dose efficace et observer des effets secondaires nocifs en utilisant différentes doses). 

les cobayes Tonino Benacquista Nicolas Barral Dargaud
Le médecin investigateur face aux 3 « cobayes » de l’essai clinique

Deux hommes et une femme, des « sujets vierges de tout protocole » sont recrutés par une annonce dans le journal : 3500 euros contre 21 jours de leur vie à recevoir la nouvelle molécule.

petite annonce les cobayes essai clinique

Tous les trois mentent lors de leur inclusion, parce qu’ils ont désespérément besoin d’argent :

  • Daniel Martinez, 44 ans, marié, deux enfants, affirme sans sourciller qu’il est en recherche d’emploi pour cause de compression de personnel alors qu’en réalité, ses pertes régulières de mémoire ne lui permettent pas de conserver son travail ;
  • Romain Sanders, 23 ans, déclare être « sans traitement », alors qu’il prend des médicaments pour son éjaculation précoce ;
  • Moïra Parchiby, 26 ans, prétendument étudiante en beaux-arts, s’est fait recaler de toutes les écoles où elle a tenté de s’inscrire ; elle qui pensait prendre sa revanche en France, face à un père professeur d’art à Pondichéry qui la trouve sans talent, se retrouve en échec.

La bande dessinée est divisée en deux chapitres : la première « Ceci est un médicament » est le récit des 21 jours d’hospitalisation des 3 « cobayes » et la seconde « Effets indésirables », raconte l’après-essai clinique jusqu’au dénouement final inattendu.

Les Cobayes, ce qu’en disent les auteurs 

Tiré d’une nouvelle de Tonino Benacquista dont je n’ai pas retrouvé la trace (la nouvelle, pas Tonino Benacquista), Les Cobayes a été « mis en dessin » par Nicolas Barral

Le jeu de mot du dessinateur « L’essayer, c’est l’adopter » au sujet de la BD, renvoie efficacement à la pilule miracle M2 C2 T.

Dessin Les Cobayes_BarralSource : Dargaud

Deux interviews du scénariste, Tonino Benacquista, parue l’une sur Streetpress.com et l’autre, sur Le figaro.fr éclairent le projet du roman graphique. Extraits :

La bd est-elle une critique des antidépresseurs ?
Absolument pas. D’abord ce n’est pas un antidépresseur mais un anxiolytique. Ça calme leurs angoisses mais ils ne sont pas dépressifs. Tout ce qui peut aider à surmonter un malaise, quel que soit le procédé, je suis pour. Tout. 

Les antidépresseurs seraient-ils les héros des temps modernes ?
On est tout à fait dans le mythe du super-héros. Les Cobayes emmènent le lecteur dans le fantasme du médicament comme remède des maux psychiques qui empêchent d’avancer dans la vie. Et ce sans effets secondaires. C’est la pilule du bonheur sans contrepartie. Que demander de plus ?

Et vous, Tonino Benacquista. Prendriez-vous cette gélule ?
Oui, sans hésiter et malgré les risques.

 

La fiction dépasse-t-elle la réalité des essais cliniques ?

Les propos précédents expliquent pourquoi je suis restée « sur ma faim », après avoir refermé l’album. Ne fait-il pas l’apologie du médicament source de bonheur pour l’humanité ?

Les 3 protagonistes, cobayes très volontaires, voient leur vie bouleversée après l’essai mais certainement pas de la manière dont ils s’y attendaient. Attention, SPOILER !

Celui qui avait des pertes de mémoire se souvient de tout et même d’un événement capital de son enfance ; l’éjaculateur précoce devient un sex-symbol ; l’artiste ratée se révèle.

Autant de transformations qui ne sont pas au goût de l’industriel, dépassé par sa molécule d’autant que celle-ci est contrefaite et entraîne des effets non maîtrisés à grande échelle. Mais au final, l’exigence des « patients » de bénéficier de cette pilule miracle gagne !

La consommation d’anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères et autres médicaments pour le mental est importante en France et nous ne sommes pas plus heureux.

D’autres moyens sont à explorer, je pense, pour résoudre les épisodes de mal-être ou dépressifs.

Je me suis posée la question : accepterais-je une pilule miracle apportant le bonheur et faisant taire mes inhibitions, surtout s’il est sans effet secondaire ? Ma réponse est finalement Non merci

Mais ce médicament n’a pas encore été inventé, c’est donc sûrement un peu facile de le dire alors que je ne l’ai pas en main.

Les cobayes Tonino Benacquista Nicolas Barral Dargaud
page 1 de la bande dessinée Les cobayes chez Dargaud Tonino Benacquista et Nicolas Barral

 

 

Faut-il réellement faire un lien entre Les cobayes et l’essai clinique de Rennes ?

Les Cobayes percute avec l’actualité dramatique de Rennes, à l’heure des nombreuses enquêtes et procédures en cours, du manque crucial de volontaires dans les essais cliniques et de la nécessité de ces études afin de rendre disponibles des traitements pour soigner voire guérir les patients.

L’ouvrage pousse le lecteur, en tant que citoyen, à se poser des questions, au-delà de ce qui est vrai ou non dans le scénario (quelques invraisemblances sont à relever). La méconnaissance pratique du public sur le sujet (à commencer par la mienne) est grande.

  • Les modalités de recrutement des patients sont-elles prises au sérieux partout et en toutes circonstances ? Y a-t-il de « vraies » enquêtes lors de la sélection des volontaires (référence aux mensonges des volontaires de la BD) ?
  • Une information complète au jour le jour leur est-elle fournie ?
  • Quelle est la motivation des volontaires, en particulier les non malades ? Risquent-ils leur vie voire leur santé pour quelques milliers d’euros ?

Comment ne pas s’interroger sur la prise au sérieux des essais cliniques quand radins.com, le site des consommateurs radins titre « Tester des produits médicaux : risqué mais bien payé ! » ou qu’un des sites pour le recrutement de volontaires s’appelle devenircobaye.fr ?

A défaut de vraies réponses à ces questions, le terme « cobaye » risque de s’appliquer réellement aux volontaires des essais cliniques.


Alors, lire ce roman graphique ou pas ?

Les cobayes est servi par un scénario rythmé, plein de rebondissements. Les visuels sont esthétiques, réalistes et soutiennent parfaitement l’histoire. A lire pour le plaisir et pour la réflexion.

Et vous, l’avez-vous lu, qu’en pensez-vous ? Prendriez-vous la pilule miracle qui vous apporterait le bonheur ou accepteriez-vous vos imperfections ? Vous interrogez-vous sur les essais cliniques des médicaments ?

 

L’avis de BD Médicales

 

Les cobayes
Dessinateur : Nicolas Barral
Scénariste : Tonino Benacquista
Dargaud – janvier 2014
90 pages – 17.95 €

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A propos de Littérature et Santé

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