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Outrage et rébellion : est-ce notre avenir ?

[Interview punk] [Science-fiction et Santé]

Imaginez notre planète devenue polluée et irrespirable, avec des tours de luxe dans lesquelles vivent les plus riches pouvant se payer l’immortalité, des pensions où résident les clones de ces gens-là et sous terre, un cloaque surpeuplé et sanguinaire, nommé suburb. Là survivent les échecs de nos expérimentations génétiques sur l’homme…

Imaginez un monde où tous les organes de notre corps se refont, se greffent ou se dégreffent, où l’on peut être multi, femme et homme à la fois, où existe la nanorégulation médicale, où l’eau et l’oxygène sont des denrées rares et où la survie se fait au moyen de multiples drogues, de la prostitution, de la violence, où chacun peut se créer sa bulle personnelle pour se créer son monde propre…

 Nous sommes en 2320, à l’ouest de la Chine, à Shangaï.

De mémoire de moi, je n’avais jamais lu un livre aussi perturbant. A tous les niveaux.

Forme : une série de dialogues des témoins de l’histoire, dans un langage forcément parlé, adapté au 24ème siècle (sans lexique) et très injurieux.

Fond : du sexe en veux-tu en voilà, de la défonce partout et tout le temps, des mutilations, des bastons

Tonalité : un futur que je ne souhaite pas à mon pire ennemi…

Bref, un livre avec quelques longueurs, dont les personnages sont plutôt antipathiques, et dont la compréhension est compliquée pour le lecteur du XXIème siècle propre sur lui.

Pourquoi est-ce que je vous en parle, alors ?

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Page de garde de Outrage et rébellion

Très honnêtement, si la lecture de Outrage et Rébellion ne m’avait pas été conseillé par @AnneAdamPluen : « L’une des plus grosses claques littéraires de ma vie, peut-être même « LA » claque, avec Consuelo de George Sand et Gormenghast de Mervyn Peake »  et qu’en plus, elle ne m’avait pas proposé de rencontrer l’auteur, je ne l’aurais pas terminé.

Je ne regrette pas d’être allée jusqu’au bout, parce que ce livre permet d’avoir un aperçu de la santé que nous nous construisons, il anticipe un certain futur, à nous de savoir s’il nous convient.

Nous y voilà avec l’interview de Catherine Dufour, son auteur.

ITW Catherine Dufour Outrage et rébellion Anne A Pluen, Carole Avril
ITW  Outrage et rébellion (de G à D) Catherine Dufour ; Carole Avril ; Anne Adam Pluen                   Crédits photo : Christelle Cozzi – tous droits réservés

 

Ce roman est inspiré de Please Kill Me,de Legs McNeil, qui raconte l’histoire du punk américain par ceux qui l’ont vécu. Le punk, c’est quoi pour vous et quelle place tient-il dans le livre ?

On m’a souvent traitée de punk alors que pas du tout. Il n’y a pas plus blonde L’Oréal que moi. Mais comme j’ai beaucoup traîné, entre 1993 et 2011, dans les free parties, j’en ai côtoyé des hordes, de ces white trash qui pratiquent la dérision, le dopage sauvage, les murs de son et le noir parce que c’est moins salissant. J’en ai gardé des amis très sûrs, et l’impression d’avoir eu une jeunesse.

Quand j’ai lu « Please kill me », je me suis dit : « C’est vraiment ça. » C’est-à-dire que c’est n’importe quoi et avant tout, c’est drôle. Mais c’est n’importe quoi. Mais c’est drôle. Je me rappelle un after avec un tas de punks, c’est la seule fois de ma vie où j’ai vomi de rire. Et j’étais parfaitement à jeun.

Alors j’ai décidé de rendre hommage à ces beaux moments en écrivant un « Please kill me » futuriste. Quand je l’ai donné à lire à un punk de mes amis, il l’a commencé en faisant la grimace, jusqu’à ce qu’il arrive au passage où une bande de jeunes abrutis boit trois litres de thé arrangé en se disant : « Ca te fait quelque chose, à toi ? Ah non, et toi ? Ah non. Bon, on en reprend ? » Je veux dire, le fameux : « Ca me fait rien, faut que j’en prenne plus », on l’a tous fait, et on n’est même pas mort. Bref, quand mon copain est arrivé à ce passage, la lumière s’est faite : « Ah oui ! C’est trop ça ma vie. » Et il a dévoré le reste du bouquin en rigolant. J’ai su que j’avais réussi ce que je voulais faire.

Je voulais juste faire un livre drôle qui soit aussi une utopie. Je ne suis pas sûre que ce soit perçu comme tel par tout le monde…

Outrage et rébellion est un livre qui ne laisse pas indifférent. Quelles ont été les diverses réactions suite à sa publication ?

C’est, de tous mes livres, celui qui s’est le moins vendu et dont on me parle le plus. Quelques-uns ont adoré, les autres ont abandonné au bout de trois pages. Il parait même qu’il y a eu une lecture publique, et que certains spectateurs sont sortis de la salle en se tenant l’estomac. Je n’y étais pas.

Vous avouez sur votre blog, que le temps de rédaction d’Outrage et rébellion a été de « Deux ans. Six mois de bonheur, un an et demi d’ajustement technique. Le style parlé, c’est moins facile qu’on le croit. » Changeriez-vous quoi que ce soit au livre, si vous aviez à le réécrire ?

Euh, tout ? Non, rien. Moins de personnages ? Non.

Tout le monde avait l’air fait et refait, immergé, caché derrière des revêtements et des bulles, mais marquis, non. C’était le seul à avoir l’air d’un suburbain, c’est-à-dire d’un être humain forcé à vivre comme un Ver et qui déteste ça ! page 223

L’histoire raconte la naissance d’un artiste, Marquis, dont les créations musicales vont, de la pension où il réside d’abord jusqu’au surburb où il s’est réfugié, réveiller les consciences et finalement conduire à dénoncer le sort des clones, alors que lui-même tombe pour outrage et rébellion. Qu’incarne pour vous ce personnage, qui parle très peu dans le livre et dans l’histoire ?

C’est l’essence même du rock : un truc sublime fait par des gens pitoyables. La musique de marquis est plus grande que lui. Marquis, c’est Iggy Pop et Jim Morrison. Bien sûr qu’il ne parle pas : c’est une figure christique, un bouc émissaire, un demi-dieu et en plus, c’est un abruti et il est mort.

Pourquoi n’y a-t-il pas de majuscule aux prénoms, au fait ? J’ai écrit « Marquis » avec une majuscule mais dans le livre, tous les prénoms 1. sonnent étrangement à nos oreilles : sucre, kline, linerion, tiourée, vite-vite… et 2. sont écrits en minuscules.

Pour symboliser la disparition de la nature, seuls les termes relevant du naturel comme Coton ou Chien prennent la majuscule. C’est une tentative de travail sur le langage dans le but de susciter un effet de réel.

Les prénoms sont soigneusement étudiés : les scientifiques, classe aisée, ont des patronymes issus de la génétique (centimorgan, sucre). Alors que les rats de cave ont des prénoms de maladies génétiques (Syndrome de Klinefelter).

Est-ce que finalement, ce n’est pas la musique le véritable héros de l’histoire, pour sauver le monde, pour donner un sens à un monde qui en est dénué ?

Bien sûr ! La musique est l’art majeur, et d’abord parce qu’on ne peut pas y échapper puisqu’on n’a pas de paupières aux oreilles. Et puis, elle tape droit dans le sensible sans passer par les mots. Elle peut sauver un individu, galvaniser une foule, marquer toute une génération et changer le monde. Toutes les révolutions ont leur musique. Lénine se refusait à en écouter de peur de se ramollir, c’est tout dire.

Ce qui m’a le plus marqué, ce sont les mutations de l’ADN. J’ai beaucoup ri à la scène où nouna découvre le sexe de marquis (ci-après). Mais plus sérieusement, la raison d’être des clones en pension est d’amener des organes à maturité pour les bicentenaires qui dirigent Shangaï. L’être humain a mis 300 ans pour transférer un vieux cerveau dans un jeune corps et ceux qui peuvent se le permettre ne s’en privent pas. Qu’est-ce que tout cela vous inspire, est-ce que cela vous fait peur, vous enthousiasme ?

La première fois que marquis m’a montré sa bite, je lui ai dit : « Houlala, tout va bien, mon chéri, tout va bien. Tu peux en changer quand tu veux, tu sais ? » Il m’a regardée et il m’a demandé : « Qu’est-ce qu’elle a ? Elle est trop petite, c’est ça ? » Je ne dis pas que je n’avais jamais vu un truc aussi minuscule, mais c’est juste qu’elle était naturelle !

Ca m’horrifie. La seule barrière égalitaire, celle qui condamne le riche comme le pauvre à mourir, est en train de céder. Ma tête et mes deux mains que Kurzweil et ses copains mitonnent déjà, dans leurs laboratoires, des échappatoires à la mortalité comme celles décrites dans mon livre. Et quand on a aura les mêmes salopards au pouvoir pour les siècles des siècles, gees ! Savez-vous pourquoi la religion est une catastrophe politique ? Parce qu’il s’agit d’une grille de lecture du monde datant du déluge. Idem pour l’Apartheid, qui était une vision du monde du XVIIIe siècle. Idem pour la mafia, qui est une survivance du Moyen-Age (Osso, Mastrosso et Carcagnosso, trois chevaliers de Tolède, ont jeté en 1400 les fondements de trois mafias : Cosa Nostra, Ndrangheta et Camorra) et a perduré jusqu’à nos jours par la très grande faute des Bourbon Parme et de l’église catholique. Quand les vieux sont au pouvoir, c’est la mort au tournant pour les jeunes.

Shanghaï. Vous dites sur votre blog « Je reste persuadée que c’est le futur cœur du monde. Et je ne pense pas qu’il faudra attendre 2320 pour ça. » Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? Y vous êtes allée pour les besoins du livre ?

Non, je n’ai pas mis les pieds là-bas : j’ai lu des écrivains chinois. Moins cher, tout aussi dépaysant. Mon raisonnement est purement démographique : en 2050, l’Union européenne comptera 500 millions d’habitants et l’Asie, plus de 3 milliards. Nous sommes déjà une banlieue endormie de l’Asie.

J’ai dit plus haut que les personnages sont antipathiques mais vous faites dire à lamonte : « Ces gens sont sympathiques et ils auraient pu être des gens bien, mais pas dans un monde aussi navrant »…

Oui, c’est une citation de Paul Morrissey, le modèle du personnage de Lamonte, réalisateur punk new yorkais et ami de Warhol.

De votre point de vue, quelle est la véritable raison de la révolte ? Les paroles de marquis ? sa notoriété ? n’est –ce pas plutôt un habile marchandage et tout le monde n’est-il pas manipulé ?

Eh non. Enfin si. Enfin, c’est de la politique. Une dictature à bout de souffle (les refugees), une femme politique qui comprend que le moment est parfait pour une révolution (apinic), un bon communiquant (mantane) qui saisit ce que représente marquis :  le symbole d’une génération qui veut tout casser. Il répand la musique de marquis partout, les jeunes y adhèrent, ils se reconnaissent une aspiration commune. Après, yapluka leur donner des armes et paf ! la dictature. Le punk a perdu face à Thatcher, j’ai voulu écrire une sorte de revanche fantasmatique.

2320, l’être humain ne peut plus vivre à l’air libre, il ne connaît pas le soleil. Il est obligé de porter une combinaison. Est-ce un plaidoyer pour l’écologie ?

Clairement. Je me suis contentée de projeter les prévisions de Greenpeace à cinquante ans, pas plus, pas moins. Je n’appelle pas ça de l’écologie. J’appelle ça de la survie. Mais c’est la même chose, au fond.

Quels sont vos autres projets en cours ? Serait-ce envisageable de faire un film de cette histoire, y avez-vous pensé ?

Chaque fois que j’ai mis un orteil dans le monde du ciné ou de la télé, j’avais envie de me laver en sortant. Sinon, j’ai en projet un thriller (plutôt sûr) et quelque chose sur le Bataclan (plus délicat).

L’entretien est fini, Outrage et rébellion est un livre à lire, je n’aurais vraiment pas parié que je l’aurais autant aimé…
Merci beaucoup à Catherine Dufour et à Anne. Merci également à Christelle Cozzi, pour la photo et la vidéo à venir de notre rencontre : à suivre !

 

Ce qu’en disent d’autres blogueurs :

Outrage et rébellion c’est une putain de claque dans ta gueule. Lis-le si t’as les couilles ! Lien 

Ce livre risque ainsi de marquer durablement tout lecteur, de celui qui saura goûter le caractère hautement irrévérencieux mais jouissif de la prose de Catherine Dufour, à celui qui ne verra là qu’une débauche de vulgarité gratuite. Si on ne saurait reprocher son appréciation à ce dernier, on se permettra de lui donner un conseil : sors donc de ta tour, et viens découvrir la vie dans les ruines ! Bruno Para de la Noosfere

 

 

Outrage et rébellion
Catherine Dufour

 

 

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5 comments on “Outrage et rébellion : est-ce notre avenir ?

  1. 11 octobre 2016 à 9 h 11 min

    Merci pour cette itw ! Catherine ça déchire.

  2. 27 novembre 2016 à 18 h 47 min

    ça donne vraiment envie de le lire
    tu me le prêtes ?

    • 28 novembre 2016 à 9 h 24 min

      Pris à la bibliothèque !
      Ta question me permet de préciser que c’est la bibliothèque qui a noté « Public averti » sur la 4ème de couverture.

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