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Médecin : passé et avenir de la profession

Quel est l’avenir de la profession de médecin ?

Deux livres, publiés à la même période, m’ont paru se répondre : Histoire des médecins et La médecine sans médecin ?

Le premier fait la synthèse chronologique de l’art de la médecine, du point des médecins, des hommes qui l’ont faite, de l’Antiquité à nos jours et s’interroge en fin d’ouvrage : Ce savant guérisseur, cet artiste du corps souffrant n’est-il pas tout simplement en train de disparaître ?

Le second questionne d’une part (le point d’interrogation est important) l’impact du numérique sur la médecine, laquelle serait exercée à l’avenir sans médecins et propose d’autre part des réponses.

D’un côté, l’histoire éclaire le présent, et de l’autre, la prospective envisage demain, du point de vue d’un médecin qui a lui-même accompagné la montée en puissance du numérique, dans sa spécialité, l’urologie.

Histoire des médecins – HIER ET AUJOURD’HUI

Qui de mieux placé qu’un historien de la santé pour écrire cette Histoire des médecins ? Stanis Perez est en effet professeur agrégé et docteur en histoire de l’EHESS. Il est actuellement coordonnateur de recherche à la Maison des sciences de l’homme de Paris-Nord et est notamment l’auteur d’un livre La santé de Louis XIV, une biohistoire du Roi-Soleil.

Réaliser une synthèse publiable de l’histoire des médecins nécessite de faire des choix et ainsi Stanis Perez s’est-il essentiellement focalisé sur le contexte français sans effectuer de parallèle avec l’évolution de la médecine dans d’autres pays. Dommage.

Il a également privilégié la médecine libérale en prenant soin d’éviter, affirme-t-il, tout anachronisme. L’évolution de la médecine à l’hôpital a ainsi été écartée de cette synthèse.

L’essai est décomposé en 5 chapitres chronologiques :

  • Le médecin dans l’Antiquité : l’artisan des rituels de santé (500 av. J.C. après J.C.)
  • Le médecin médiéval : érudit, astrologue… ou charlatan (600 – 1600)
  • Le médecin classique : de l’alchimiste au clinicien (1600-1800)
  • Le médecin de l’âge industriel : soigner la nouvelle société (1800 – 1914)
  • Le médecin contemporain : combats, victoires, défaites (1914 – 2014)

Ce qui frappe le lecteur béotien en la matière, est le long chemin des médecins pour leur reconnaissance, les nombreuses dissensions et controverses en leur sein au cours des siècles : médecin-astrologue, médecin-philosophe, « concurrence » avec d’autres professions, officiers de santé notamment.

L’historien ne néglige pas les particularismes de l’exercice de la médecine : médecin des souverains, dans les tranchées, médecin colonial…

Je note quatre thématiques qui traversent les siècles, avec des formes bien sûr spécifiques :

  • La question de la rémunération, liée d’ailleurs à une représentation négative du médecin (charlatan…), en particulier quand ses remèdes n’aboutissaient pas à la guérison. La problématique s’est posée différemment, quand les succès ont dépassé les échecs, avec l’apparition du médecin contemporain, débutée dès le XVIIème siècle avec la conquête d’un statut scientifique. Quelle est la juste rémunération pour le soin effectué ? Une question encore d’actualité aujourd’hui.
  • L’automédication: elle a, tout compte fait, toujours existé et l’essor de l’imprimerie au Moyen-Age a vu naître une profusion d’ouvrages médicaux qui permettaient à tout un chacun de se soigner sans faire appel à un médecin dont on ignorait la compétence.

 

Ce que les médecins ne pouvaient pas prévoir, c’est que les livres feraient l’objet d’un marché beaucoup plus complexe que celui des rares manuscrits ou fragments circulant péniblement au cours des siècles passés. Sans caricaturer, l’émergence d’un marché du livre médical a dépassé les attentes des partisans d’une vulgarisation du savoir sur le corps et la santé en frustrant ceux qui attendaient des nouvelles techniques une réhabilitation, notamment financière et sociale de la profession.

 

  • Les relations difficiles avec le pouvoir politique, lequel a toujours tenté d’organiser la profession (formation, modes d’exercice…) afin d’assurer aux citoyens, à commencer par les souverains, d’être bien soignés.
  • La question des « déserts médicaux» et de l’installation des médecins. A l’âge industriel, au XIXème siècle, les médecins étaient à la ville et les officiers de santé, à la campagne. Grande question de l’époque : « Comment encourager de façon efficace les médecins à partir s’installer dans ces terres hostiles et lointaines ? »…

 

Difficile de relater près de 500 pages d’histoire : je n’ai pas parlé des grands médecins évoqués dans l’ouvrage, leur rôle dans les grandes épidémies, le début des plaintes en justice ; « la désacralisation rampante » du médecin…

Histoire des médecins est une synthèse dense, passionnante, couvrant une large période et bien sûr largement documentée. La méthode chronologique ne facilite pourtant pas un regard distancié et le style, très académique, le rend difficile d’accès à tous. La question du numérique est totalement absente des réflexions sur le médecin contemporain, étrange…

La médecine sans médecins ? – DEMAIN

Serons-nous soignés sans médecins demain ? Quel est l’avenir de la profession médicale avec l’avancée spectaculaire du numérique ?

Ce sont les questions posées par Guy Vallancien. Chirurgien urologue de renommée mondiale, il fait partie de Ces français qui révolutionnent la médecine. Il a accompagné les grandes innovations de sa spécialité : lithotripteur (machine à pulvériser les calculs rénaux), ablation d’un calcul du rein par voie percutanée sans incision, réalisation des ablations de la prostate à l’aide d’un robot.

On comprend que cette histoire personnelle et professionnelle nourrit ses réflexions, son analyse du système de santé et la prospective qu’il en fait pour, estime-t-il l’an 2026.

Guy Vallancien développe le concept de media médecine, une « mutation magistrale », laquelle introduit entre le médecin et le malade, des machines, des outils. Plus besoin de palper, plus besoin d’entendre dans le corps du patient : l’informatique, les sciences cognitives, la biologie, l’imagerie médicale et la génomique, forment un tout qui va révolutionner et permettre d’optimiser les pratiques médicales.

L’auteur émet des propositions pour une vraie politique de santé, qui permettra de faire advenir la media médecine et un médecin nouveau du XXIème siècle, conseiller intime éclairé par les données de la science et par l’expérience, guidant le malade, dans un rapport de confiance accru, dégagé des contingences polluantes, techniques et administratives.

 C’est ce qu’il nomme ses « douze travaux d’Hippocrate » :

  1. Développer une vision médico-sociale et environnementale affirmée
  2. Impliquer beaucoup plus fortement les citoyens et les patients dans l’accès à l’information et à la connaissance
  3. Reconnaître le rôle majeur des malades dans les innovations diagnostiques et thérapeutiques
  4. Évaluer les résultats globalement
  5. Synthétiser les données de la science
  6. Informatiser à marche forcée les moyens de la production médicale et développer les télécommunications tous azimuts entre professionnels de santé et patients
  7. Repenser le rôle et la place des professionnels dans le système sanitaire
  8. Engager la refonte structurelle de l’hôpital et de la médecine libérale jusque dans leurs statuts
  9. Lancer une politique volontariste de participation des établissements privés au système sanitaire
  10. Décentraliser et non pas simplement déconcentrer la gestion sanitaire à l’échelon régional
  11. Promouvoir une recherche alliée à une industrie médicale solide et reconnue
  12. Créer les conditions d’une fin de vie honorable et digne

La médecine s’exercera-t-elle sans médecins ? La réponse de Guy Vallancien est catégorique :

Pour conclure, le médecin, à la condition d’être scientifiquement compétent et bon humainement, restera jusqu’à la fin des temps celui avec qui je pourrai échanger, à qui je pourrai me confier, et auprès de qui je pourrai me rassurer.
Il restera mon guide intime, mon confident. Lien primordial entre deux êtres, l’un qui souffre, l’autre qui l’aide. Eternelle médecine, incarnée dans ses avatars technologiques les plus audacieux, sans jamais renoncer à son supplément d’âme.

L’analyse de l’auteur est d’une part que la mission du médecin est l’écoute, l’attention à l’être en souffrance, sa prise en charge la plus personnelle qui soit, tenant compte de ses particularités propres, familiales, professionnelles, socioculturelles et religieuses, dans une proximité que la machine ne pourra créer.

D’autre part, le médecin sera le seul, du fait de son expertise, en capacité de transgresser les règles face à un cas individuel complexe de patient.

Pour l’analyse du livre, je vous renvoie à la pertinente recension réalisée par Alexandre Klein, Philosophe et historien de la santé de l’Université d’Ottawa sur le site Lectures.

Conclusion :

Mettre ces deux ouvrages en perspective est bien sûr complètement subjectif.

L’histoire nous montre que l’évolution de la médecine n’a pas été fluide et continue.

L’avenir ne le sera certes pas non plus.

Le médecin et sa place dans notre société nous concernent tous en tant que citoyens.

Il nous faut tous l’accepter (à commencer par les médecins) : le médecin d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier et il ne sera pas celui de demain.

 

“La meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de le créer.” Peter Drucker

 

Histoire des médecins
Artisans et artistes de la santé de l’Antiquité à nos jours
Stanis Perez
Editions Perrin – mars 2015
469 pages – 24.50 €

La médecine sans médecin ?
Le numérique au service du malade
Guy Vallancien
Gallimard, Le débat – avril 2015
304 pages – 19.50 €

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A propos de Littérature et Santé

Ce blog partage avec vous, essentiellement à partir de livres, des réflexions sur les patients, les professions de santé et le numérique.

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