nano Robin cook

Nano-technologie, un secteur à réguler ?

Zoom sur la nanotechnologie appliquée à la médecine, techniques et outils du monde de l’infiniment petit : le millionième de millimètre.

Nano est un thriller médical qui prend prétexte de l’histoire fictive d’une étudiante en médecine mettant en œuvre des recherches en nanotechnologie, pour sensibiliser d’une part à l’intérêt révolutionnaire de ce pan de la médecine et d’autre part, à ses dangers et ses enjeux.

Et parce qu’il me restait de nombreuses questions en suspens après la lecture du roman, j’ai interrogé Emmanuel Garcion, Directeur de Recherche à l’Inserm, neurobiologiste avec une expertise établie en neuro-oncologie et nanomédecines. Je le remercie très chaleureusement !  

La nanotechnologie a son thriller

La première question posée par ce livre est : un salarié se rend-t-il complice, en les ignorant, des activités potentiellement immorales voire illégales de son employeur ?

Pia Grazdani est une étudiante en médecine, déjà mêlée à des mésaventures médico-criminelles dans un précédent roman de Robin Cook. Aujourd’hui, elle s’est réfugiée à Boulder, dans les montagnes du  Colorado et est embauchée par l’entreprise Nano, spécialisée dans la recherche des applications des nanotechnologies dans la médecine.

Elle travaille sur les microbivores, des minuscules robots fonctionnels, dotés de bras mobiles, qui peuvent, à l’intérieur d’un organisme, rechercher et saisir les microbes pathogènes pour les guider jusqu’à leur cavité digestive, où ils les éliminent.

Par hasard (en faisant son jogging), elle découvre que son employeur lui cache certaines des activités de l’entreprise. Ses employeurs cherchent à la réduire au silence. Elle considère que les individus partagent la responsabilité morale des activités menées par les organisations dont ils sont membres et que l’ignorance n’excuse rien.

Alors que les aspects sociopolitiques de la nanotechnologie ne l’intéressaient pas auparavant, ne pensant qu’à la science, elle décide de mener son enquête et de se rapprocher de Zachary Berman, fondateur et dirigeant de l’entreprise.

Le père de ce dernier est mort après avoir développé la maladie d’Alzheimer et  sa mère est actuellement à un stade avancé de la même pathologie. Il sait qu’il a lui-même un risque important de la développer, après avoir réalisé des examens dont le résultat « lui donnait des sueurs froides chaque fois qu’il y pensait. »

Cet intérêt personnel explique, mais n’excuse pas, les risques qu’il prend à accélérer les recherches, dans un environnement ultra compétitif.

La nanotechnologie va certes révolutionner complètement la médecine pour mettre à disposition des traitements ciblés, a priori sans toxicité mais la fin justifie-t-elle les moyens ?

Un thriller médical qui se laisse lire

L’auteur de Nano, Robin Cook, ancien chirurgien ophtalmique est le maître du thriller médical.

Son propos, à travers une histoire policière est de sensibiliser à une problématique du monde médical. Dans Erreur fatale, par exemple, il cherchait à sensibiliser à la médecine à deux vitesses et il avait explicité sa position contre la médecine généraliste de luxe dans une post face.

L’avant-propos de Nano précise ce qu’est la nanotechnologie et ses dangers.

Nano est dédié à ce que la nanotechnologie promet d’apporter à la médecine. Avec l’espoir que ses désavantages resteront limités.

Le sujet est très intéressant mais cela n’empêche pas que l’histoire traîne un peu en longueur sur les premières pages, alourdies par le jeu de séduction de Zachary Berman vis-à-vis de Pia. L’accélération finale est bienvenue, mais elle laisse cependant interrogateur sur l’avenir de l’héroïne et fait présumer une suite à ses aventures.

Robin Cook réussit à nous faire réfléchir sur les sujets :

  • L’absence de régulation des entreprises de la nanotechnologie, dans un secteur très concurrentiel
  • Les aspects éthiques du progrès et de la recherche
  • Le financement de la recherche et la place des investisseurs chinois dans la recherche
  • Les effets à venir des nanoparticules sur l’environnement et la santé

 

Dangers de la nanotechnologie appliquée à la médecine : réels ou supposés ? 

Emmanuel Garcion est responsable d’une équipe transversale de recherche au sein du CRCINA « Centre de recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers » labellisée par l’Inserm (UMR 1232) : l’Equipe-17, GLIAD (pour Design et Application de traitements Innovants Locaux dans le Glioblastome).

Ses recherches portent sur l’administration locorégionale dans le glioblastome, tumeur cérébrale au pronostic dramatique, de micro-nanomédicaments dont certains ont déjà permis d’apporter un bénéfice préclinique significatif.

L’objectif de ses projets est à présent de mieux comprendre ces systèmes à l’interface nano-biologique en vue d’une signification thérapeutique chez l’homme.

L&S : Quels sont les espoirs placés dans la nanotechnologie appliquée à la médecine ?

EG : Les espoirs placés dans les nanotechnologies appliquées à la médecine sont multiples et concernent à la fois les possibilités d’optimiser l’administration des principes actifs, de permettre de nouvelles actions ciblées en réduisant les risques de toxicité et d’effets secondaires mais aussi de mettre en place une médecine moderne personnalisée, c’est à dire  adaptée à chacun. Car s’il y a des maladies, il y a des malades et l’avenir de la médecine n’est pas une approche groupée ou de « cohortes » mais une médecine au cas par cas encore plus pertinente. Les possibilités seraient infinies et qui sait quelles seront par exemple les applications in fine de découvertes comme celles des moteurs moléculaires et autres nano-machines ou nano-robots récemment récompensées d’un prix Nobel ce Chimie partagé par un Français en la personne de Jean-Pierre Sauvage. Ils sont même parvenu à développer des voitures moléculaires.

Développer des médicaments intelligents, multimodaux pouvant servir à la thérapie comme au diagnostic est une gageure réalisable mais à quel coût et pour quel gain ? Et pourquoi pas des sentinelles réparatrices, des patrouilles de prise en charge des défauts avant qu’ils ne soient symptomatiques ? Aux erreurs moléculaires et cellulaires, pourra t-on opposer des correcteurs nanoparticulaires ou des nanosystèmes compensateurs, rien n’est moins sûr… Mais nous sommes déjà entré dans une nouvelle ère au delà des nanotech, celle des medtech au nombre desquelles les nanotechnologies ne sont qu’un outil parmi d’autres pour le traitement de maladies multiples qu’il s’agisse de cancer, maladies dégénératives, génétiques, infectieuses, immunitaires, etc….

L&S : L’histoire de Nano vous semble-t-elle envisageable, pourrait-elle exister dans la réalité ?

EG : Evidemment le roman reste le roman et les possibilités offertes au narrateur sont telles qu’elles peuvent supplanter la réalité, la devancer ou bien sûr la modifier. Mais l’Univers de Nano, malgré quelques inexactitudes ne fait pas exception à la vraie vie, ni dans les comportements humains, ni dans les risques que peut présenter d’une façon générale toute innovation. La marche en avant est une répétition d’erreur et de correction pour une amélioration. Aux aspects positifs de chaque application, peuvent faire écho de nombreux aspects négatifs contre lesquels l’éthique, la législation et l’humanisme sont des atouts en vue du respect de l’homme lui-même dans son intégrité. Les nanotechnologies sont conformes à la règle ni plus ni moins. Un outil peut constituer une arme selon la main qui l’utilise.

L&S : Robin Cook affirme que les laboratoires de recherche et développement des entreprises travaillent sans aucune supervision dans le cadre des nanotechnologies, est-ce vrai ?

EG : C’est doublement faux !

Premièrement, de manière générale, les laboratoires de recherche sont sous le contrôle des instances qui les labellisent (Université, EPST dont l’Inserm par exemple) et doivent répondre aux normes des bâtiments notamment publics qui les hébergent. Les sujets de recherches sont contrôlés en amont  au travers des demandes de financement et en aval dans leur réalisation (la recherche coûte excessivement cher et on n’a pas le temps de se disperser de manière aléatoire). A cela s’ajoute le contrôle des personnes (suivi scientifique mais aussi médical approprié), la maintenance des équipements, la rédaction et le suivi des protocoles, le suivi des cahiers de laboratoire, les normes de construction, les espaces confinés, les demandes de procédures particulières dont l’expérimentation animales qui applique des règle d’éthique suivi par le ministère et les comités d’éthique régionaux, etc…).

Au sein de chaque structure de recherche Inserm, il existe un Agent Chargé de la Mise en Œuvre des règles d’hygiène et de sécurité (ACMO). Des démarches « qualité » sont également entreprises. Le développement des micro et nano-technologies n’échappe pas à ces règles. Maintenant que des personnes n’appliquent pas des règles mises en place, j’y consens, c’est comme pour le code de la route, pas toujours connu et pas toujours respecté ; les structures sont là pour un rappel à l’ordre le cas échéant.

Deuxièmement, les nanoparticules « médicaments » sont soumises aux mêmes règles d’évaluation de la toxicité des médicaments en général d’un point de vue réglementaire. Enfin, dans l’inconscient des personnes, il ne faut pas faire l’amalgame des  nanoparticules ou particules ultrafines (PUF) d’origine naturelle (fumées volcaniques, embruns…) ou provenant de l’activité humaine (particules émises lors du chauffage, du transport, industries…) et des nanoparticules développées dans le cadre de possibles applications médicales.

 

L&S : Quelle est à votre connaissance la place des investisseurs chinois dans la recherche et en particulier dans la nanomédecine ?

EG : A mon niveau je n’ai pas d’information sur ce sujet, même s’il est évident que de plus en plus de Chinois  « s’exportent » dans nos laboratoires et participent de manière croissante à des programmes de recherche d’envergure dans ce domaine. Des collaborations sont mises en place entre la Chine et nos laboratoires, avec il est vrai des normes sanitaires d’application qui peuvent fluctuer d’un pays à l’autre rendant possible ailleurs ce qui est impossible ici et inversement.

L&S : Dans le livre, pour justifier des expériences non autorisées sur l’homme, les promoteurs allèguent du fait que l’environnement est ultra compétitif. Est-ce à point vrai et faut-il réguler davantage ?

EG : Oui et non ! Si l’idée est de faire émerger des systèmes dont la portée est humainement signifiante avec une valorisation industrielle comme une valorisation médicale, oui c’est ultra compétitif. C’est un système à la place d’un autre. Malgré tout, il est possible de penser que chaque système puisse présenter des avantages et des inconvénients et que le but soit aussi une optimisation de l’ensemble, en vue d’une adaptation et adéquation des outils à une application dédiée. A cet effet, chaque laboratoire titulaire de brevet ou d’un savoir faire est passé maître dans le développement de son propre outil « micromédecine ou nanomédecine ». Il est difficile pour les concurrents de le supplanter sur son domaine. Par exemple comment concurrencer sur le plan scientifique un laboratoire qui s’attache à découvrir le comportement de « son vecteur » dans une situation biologique bien identifiée s’il est le seul à le produire ? En résumé le secteur est ultra compétitif mais il existe des spécificités que l’on peut défendre de manière autonome tout en gardant un impact global à la fois fondamental et appliquée.

L&S : Quels sont les dangers à venir de la nanotechnologie, les citoyens doivent-ils être plus informés et sensibilisés ?

EG : Le danger le plus important est sans doute celui que l’on ne peut prévoir. Tout le reste est dû à l’indiscipline des uns au détriment d’eux-mêmes et des autres. Face à l’ignorance, n’applique-t-on pas le principe de précaution ? La nanotechnologie n’est pas dangereuse en elle-même c’est ce que l’on en fera qui peut présenter un danger. L’objet est bien peu de chose sans sa fonction, parfois multiple… Le risque c’est peut-être à ce stade l’exposition non contrôlée, mais ce n’est pas le cas, je le répète, des laboratoires en France.

Un article de Robert Freitas concernant les respirocytes (nanoparticules permettant de respirer sans poumons) est cité dans le livre. Est-ce de la science fiction ou bientôt une réalité ?

L’article de Robert Freitas concernant la possibilité de produire des érythrocytes artificiels n’est peut être pas la référence en la matière car de nombreux systèmes « nano » sont déjà en cours de synthèse et d’évaluation au niveau vitro jusqu’au pré-clinique au delà de la simple idée que cela puisse un jour arriver jusqu’à l’homme.

D’ailleurs, indépendamment des nanotechnologies du sang artificiel a déjà été transfusé à l’homme avec succès. A cet égard, des cellules artificielles, y compris des substituts du sang, sont largement développées par de nombreux groupes dans le monde. Pour ce qui concerne les systèmes « nano » actuellement en construction et en évaluation, ils ont pour mission de transporter l’oxygène et associent très souvent pour ce faire l’hémoglobine. Ils sont capables également de transporter du CO2 et d’exercer des fonctions antioxydantes. En parallèles de ceux-ci des systèmes de transport de cholestérol pour stockage ou apport aux cellules « copiant » les LDL et HDL sont aussi développés avec un certain succès.

Comme le soulignait Aldous Huxley dans « Le meilleur des mondes », reprenant un texte de Nicolas Berdiaeff, « Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. » Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique, moins parfaite et plus libre.»

Peut être sommes-nous déjà dans cette ère où la maîtrise de l’invention tient à la maîtrise de soi. Cette fois, c’est à Jacques Monod qu’il faut faire référence dans le Hasard et la Nécessité indiquant que « le devoir s’impose, aujourd’hui plus que jamais, aux hommes de science de penser leur discipline dans l’ensemble de la culture moderne pour l’enrichir non seulement de connaissances techniquement importantes, mais aussi des idées venues de leur science qu’ils peuvent croire humainement signifiantes ».

A cet égard, les nanotechnologies ne posent pas plus de problèmes que d’autres disciplines n’en ont posés en leur temps, comme la découverte de la radioactivité naturelle par exemple… Qui ne dit pas plus ne veut pas nécessairement dire moins. Les laboratoires sont, il me semble de nos jours mieux préparés et structurés pour répondre aux éventuels problèmes (contrôles des personnes, maintenance des équipements, rédactions  et suivi des protocoles, normes de construction, espaces confinés, etc…). La société notamment à l’échelle de la France et de l’Europe, s’est également dotée d’instances éthiques et sécuritaires qui permettent sinon d’éliminer totalement les risques de faire émerger les systèmes apportant un bénéfice à l’homme dans son ensemble et en tant qu’individu. Ceci dit s’il existe une Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) il n’existe pas à ce jour une autorité de sûreté « nano » mais seulement un observatoire des micro et nanotechnologie. Si le risque zéro n’existe pas, il n’y a pas non plus de risque avéré…

A cet égard les micro- et nanomédecines suivent les procédures classiques attribuées à un médicament jusqu’à leur application dédiée, certaines ayant déjà reçu des autorisations ou des validations en tant que médicament ou selon le cas en tant que dispositif médical (implantable ou pas).

 

Nano
Robin Cook
Le Livre de poche – mai 2015
624 pages – 8.30 €

 

Pour aller plus loin :

Informations sur la nanotechnologie sur le site du CNRS

Pour connaître les développements possibles des nanotechnologies en médecine, le site de l’INSERM 

Observatoire des micro et nanotechnologies 

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